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LES RIDES DE L’IMMIGATION: Le regard du chercheur

 

Guido Cuyvers

 

 

Je suis heureux de pouvoir partager les résultats de nos recherches avec un public venu si nombreux. Les propos que je vais tenir concernent le vécu concret des gens. Nous avons attiré les immigrés vers notre pays. Ils avaient des rêves et des espérances dont de nombreux n’ont jamais pu se réaliser. Et maintenant, ces personnes sont confrontées à la

nécessité de vieillir dans un pays étranger. Comment avons-nous obtenu les résultats de ces recherches?

Principalement en discutant avec les gens. Pas en les laissant remplir  des questionnaires ou d’autres choses de ce genre. Je traite donc de l’histoire directe des gens eux-mêmes. Bien évidemment, j’avais une approche personnelle, un point de vue spécifique: je me suis

limité aux aspects psychosociaux de cette problématique. Je pense qu’il est nécessaire de Commencer par situer brièvement ce groupe de personnes. Ensuite, je m’étendrai sur ce qui est leur vécu, les expériences personnelles importantes. De quels soins ont-ils besoin, quels problèmes rencontrent-ils? Enfin, je conclurai en faisant quelques recommandations élaborées suite à des discussions avec des spécialistes.

 

1. Au sujet du groupe

 

Nous avons constaté que, dans notre pays, la situation des personnes âgées d’origine étrangère présentait souvent beaucoup de similitudes avec celle des personnes défavorisées quoique d’autres problèmess’y ajoutent. Cette brève explication au sujet de leur situation permettra de bien cerner ces problems spécifiques.

 

- Premièrement, leur vécu et leur comportement s’expliquent en grande partie par

l’histoire de leur migration. Partir loin pour aller travailler dans un pays étranger,

souvent dans de mauvaises conditions entraîne de toute façon des problèmes. Cela suscite du stress qui, comme nous le savons tous devient source de nombreux problèmes physiques et psychologiques.

- Un autre problème est qu’initialement, ces personne s ne sont pas venues ici pour y rester. A présent, elles sont confrontées avec la nécessité de vieillir dans ce pays et souvent, elles ne sont pas encore prêtes à accepter cette idée. Très souvent, elles  doutent: "Qu’est ce que nous allons devenir?" Le fait que la plupart d’entre-elles ne sont pas encore très âgés ne fait que renforcer cette idée. Pendant les années cinquante, lorsque les premières persones sont arrivées ici, il n’existait de la part du gouvernement aucune forme d’accueil ou d’accompagnement. C’est aussi quelque chose que nous ne devons pas perdre de vue.

- Un dernier point à souligner concerne la troisième vague d’immigration. Cette vague nous a principalement amené des réfugié s, des gens venant de pays (tant d’Europe que d’Afrique) où règne la guerre. Outre leur migration, outré le fait de devoir se déplacer vers un pays étranger, ces personnes doivent digérer ce qu’ils ont vécu pendant cette guerre.

- Dernièrement, on m’a raconté l’histoire d’un étudiant, qui voulait s’inscrire dans notre école mais qui n’avait pas le diplôme requis. Il avait fuit la guerre dans son pays et, six ans après, cela lui posait encore beaucoup de problèmes.

 

Comment s’est déroulée cette migration ? Après la deuxième guerre mondiale, il a fallu reconstruire le pays, ce qui a exigé beaucoup d’argent américain et de main-d’œuvre étrangère. Au départ, nous sommes allés la chercher en Italie et en Espagne. Il y a quelques semaines, nous avons commémoré le drame de Marcinelle . Beaucoup d’Italiens y ont péri. Ce n’est pas une belle page de notre histoire. Il n’y avait, par exemple, aucune

forme d’accueil et les conditions de vie et de travail était franchement mauvaises. Le gouvernement italien a alors décidé d’arrêter cette migration vers la Belgique  afin de protéger sa propre population. En conséquence, il a fallu une main-d’œuvre venant d’

ailleurs. On est donc allé recruter dans des pays tels que la Turquie et le Maroc. Et c’est ainsi qu’a été lancée la deuxième vague de migration. Au début des années 70, il y a eu la crise pétrolière, qui nous a confrontés à de gros problem s économiques. Alors, le gouvernement belge a estimé qu’il fallait arêter cette migration. Mais il n’avait

pas tenu compte du fait que les gens qui étaient venus ici, avaient décidé de faire

venir, à leur tour, leur famille. Enfin, depuis quelques années, il y a une troisième

vague de migration, celle des gens qui demandent l’asile politique, des réfugiés et des personnes qui fuient les situations de guerre . Ces gens viennent d’un peu partout. Un dernier trait caractéristique de la migration concerne les "oudkomers". En effet, nous sommes à présent confrontés à un phénomène où des personnes, principalement d’origine turque et marocaine qui résident ici font venir leurs parents voire grands-parents vieillissants en Belgique pour pouvoir s’en occuper et les soigner. Un aspect important pour bien comprendre la situation de ces personnes est leur très lourd passé professionnel. C’est certainement vrai pour le groupe des Italiens,des Turcs et des Marocains. Mais les gens qui sont arrivés ici récemment ne forment pas une exception. Ils ont eu une carrière

professionnelle particulièrement lourde. Ils devaient travailler dans des conditions insalubres, NDLR La plus grande catastrophe minière en Belgique s’est produite le 8 août 1956,au charbonnage du Bois du Cazier. Un incendie provoqua la mort de plus de 262 mineurs dont 136 Italiens.

 

À l'époque, l'Italie, échangeait de la main-d'œuvre contre du charbon. En 1956, 47 000 Italiens travaillaient dans les mines de Belgique, constituant à eux seuls plus de 30% des mineurs du pays et plus ce qui a pour conséquence qu’ils tombaient malade plus rapidement et qu’ils présentaient plus rapidement que, par les gens d'ici des signes de vieillesse. Et puis, il faut aussi tenir compte du fait que beaucoup d’épouses n’ont jamais

travaillé. En tout état de cause, ces personnes appartiennent aux categories de salaire les plus basses. La plupart du temps, leurs conditions de logement sont également particulièrement mauvaises. Ceci s’explique par le fait que ces gens sont venus ici avec l’idée : "Dès que nous aurons gagné suffisamment d’argent, nous retournerons." Inutile dans ce cas d’investir dans une bonne maison. Or, souvent, ils y habitent encore. En fait, la région minière du Limbourg constitue une exception à cet habitat précaire. Il est, par ailleurs, très peu question de mobilité : les immigrés sont enclins à rester là où ils se sont installés initialement, souvent aussi parce qu’ils n’ont pas le choix. Les rêves ne se sont pas réalisés Nous avons souligné que ces personnes sont venues ici avec un rêve qui, très

souvent, n’a pu se réaliser. Pour la plupart, ce rêve était: "Nous allons assez rapidement pouvoir gagner pas mal d'argent, ce qui nous permettra ensuite d’améliorer notre situation dans notre pays natal". Nombre d’entre eux ont vu échouer ce plan et il y a plusieurs Raisons à cela.

 

D’abord, il s’est avéré que la vie ici en Belgique était chère. Puis, une bonne partie  de l’argent gagné allait vers la grande famille au pays d’origine. En conséquence, d’une part, les gens se sont petit à petit rendu compte qu’ils n’allaient pas pouvoir retourner rapidement et, d’autre part, ceux qui étaient initialement venus tout seul ont ensuite amené leur famille. Le rêve de retourne r un jour était d’abord remis à plus tard pour être ensuite abandonné. Mais il y a tout de même des différences entre les groupes. En ce qui concerne les Italiens, nous constatons qu’ils ont renoncé à ce rêve depuis longtemps.

Lorsqu’ils retournent en Italie, pour y passer des vacances par exemple, ils se rendent compte qu’ils y sont des étrangers. Les Turcs se disent que "vraisemblablement, ça ne sera plus possible de retourner puisque nos enfants sont intégrés ici, etc." C’est une prise de conscience de plus en plus partagée. Tout le monde n’en est pas convaincu, il y a une différence très nette par rapport aux Italiens. Parmi les Marocains, nombreux sont ceux qui s’accrochent à ce rêve. Ceci a pour conséquence que très souvent, ils ne maîtrisent pas la langue sauf évidemment les gens qui parlent le français ici à Bruxelles. En Flandre, il y en

a baucoup qui ne parlent pas le néerlandais parce que pendant une longue période, ils n’ont pas vraiment ressenti le besoin de l'apprendre. Et le gouvernement, à cette époque-là, ne se donnait pas la peine de les y inciter. Et voilà que surgit le problème de la langue!

Et ce problème de langue est à la base d’autres gros problèmes lorsque ces personnes deviennent dépendantes de services ou qu’il s souhaitent aller vivre dans une maison de repos. Entre-temps, leurs conditions de logement n’ont guère évoluées. Et envisager leur avenir est pour eux souvent une chose assez difficile. C’est presque un sujet tabou. Par contre, ils voyagent régulièrement vers leur pays d’origine, pour y passer des vacances ou pour y résider pendant quelques mois. Mais de plus en plus, chez eux aussi, l’idée de vieill

ir en Belgique fait son chemin. Ce qui est étonnant, c’est que pour certains groupes – les Turcs, les Marocains – le souhait demeure d’être enterrés dans le pays d’origine

 

Une autre difficulté qui tracasse surtout les Turcs et les Marocains est le dilemme dit "de soin". La tradition veut, en effet que les enfants s’occupent des plus âgés. Les enfants qui grandissent ici en Belgique et construisent une vie professionnelle, sociale et familiale subissent par contre la même pression et le même stress que nous tous. La possibilité de s’occuper des parents est de ce fait remise en cause. Et il faut alors faire appel à des services extérieurs. Ce qui explique que pour de nombreuses personnes vieillissantes, prendre de l’âge va de pair avec pas mal de craintes.

 

2. Vécus et besoins

 

Dans cette deuxième partie, je voudrais aborder quelques expériences typiques.

- D’abord, le vécu de la vieillesse. La spécificité de leur situation de migration ainsi

que la tournure différente qu’a prise leur vie par rapport à leurs rêves expliquent pourquoi envisager et parler de la vieillesse reste une chose difficile voire taboue. Deuxième constat

important: pour ces personnes vieillir a une double signification. C’est d’abord quelque chose de précieux parce que cela implique qu’on est arrivé à un stade où l’on mérite le respect, où l’on pourrait avoir acquis une certaine position dans la société. Le revers de la médaille, vu la situation dans laquelle ils se trouvent, c’est de n'y plus voir clair, d’avoir des craintes, d’être confrontés à la dépendance par rapport à leurs enfants, bref c’est d’avoir une vision négative de la vieillesse. En plus, très souvent, ils sont bien plus isolés que dans leur pays natal, les contacts sociaux étant limités. D’ailleurs et il importe de le souligner, la façon de vivre ensemble dans nos pays ou plutôt de ne plus vivre ensemble mais chacun pour soi constitue pour eux un problème supplémentaire.

- Ensuite, le vécu de la santé. C’est un élément important si nous voulons trouver  des mesures adaptées afin de traiter la santé de façon préventive ou curative. Les Turcs et les Marocains ont une approche différente de la santé de la nôtre. Il s’agit d’un constat récurrent. La santé et en conséquence la maladie sont perçues sous l’angle de la fatalité. « On n’y peut pas grand-chose » ou "C’est Dieu qui vous donne la santé ou qui vous rend malade" ou encore « C’est quelque chose qu’il faut accepter ».

- Leur style de vie est également imprégné de cette fatalité. Or, si vous êtes convaincus que la santé et la maladie ne résultent pas de notre ode de vie, de comment nous prenons soin de nous (alimentation saine, exercices) mais qu’elles dépendent de la fatalité, alors vous serez forcément moins attentifs  à ce mode de vie. Nous connaissons, par exemple, tous les "produits blancs": sucre, pâte, sel.

Admettons qu’ils soient plus ou moins "interdits ou dangereux". Les Turcs disent: "Bon d’accord mais quoi qu’on y fasse, ça ne changera pas grand chose." Ils continuent à utiliser massivement ces ingrédients, ce qui a pour consequence une aggravation des cas de diabète parmi ces populations. L’approche des Marocains est assez différente. Ils disent: "Voyons, on ne peut pas, donc on ne le fait pas." Si la maladie et la santé dépendent

de la fatalité, sur laquelle on ne peut rien, alors cela n’a évidemment pas beaucoup de

sens de dépenser beaucoup d’argent à leur sujet. Et si l’on tombe malade, il n’est alors pas évident de faire appel à nos services de santé.

 

A quels problèmes sont-ils confrontés?  

En fait, ils sont confrontés à toute une série de problèmes que les personnes vieillissantes de chez nous peuvent également rencontrer: la solitude liée à leur isolement dans notre société, la dépression, le stress ainsi que des problèmes d’ordre psychosomatique. Apparemment, ils expriment leurs problèmes psychiques plus facilement en faisant référence à des problèmes d’ordre physique tels que des plaintes gastro-intestinales, des migraines,.... En conséquence de leur lourd passé professionnel, les signes de vieillesse apparaissent beaucoup plus tôt. Etant donné leurs habitudes alimentaires, ils ont plus de problèmes de santé, tels que le diabète et des maladies cardio-vasculaires. Et pour la dernière vague de migration, il y a évidemment la problématique supplémentaire du SIDA.

 

La société ressentie comme discriminante a sûrement une influence sur la façon dont ils vivent ces problèmes. Pour les per sonnes originaires d’Afrique arrivées ici ces dernières années, un facteur fortement déterminant dans leur façon de vivre ces problèmes est le fait que très souvent, ce sont des gens diplômés mais non valorisés dans notre société et dépendants des personnes d’ici. Un autre facteur qui a une influence sur ce vécu est le sentiment d’avoir sacrifié les enfants à la société occidentale et le fait qu’ils ne retrouvent plus chez leurs enfants leurs propres normes et valeurs.

 

Quels sont leurs besoins et attentes?

Pour l’heure, leurs besoins sont relativement limit és. Cela a été constaté par plusieurs études. En effet, le groupe des seniors est encore relativement jeune. Mais il faut absolument s’attendre à ce que ce group e augmente en nombre. Dans l’avenir, le besoin d’assistance augmentera également. Lorsque nous en parlons avec eux, il s’avère très souvent qu’ils y ont à peine réfléchi. Pour l’instant, il y a cette confrontation avec le fait qu’ils doivent lentement abandonner leur rêve et la prise de conscience qu’ils resteront ici. Et lorsque nous les questionnons à ce sujet, il ressort que la Belgique a tout de même une dimension positive. Il existe une grande estime pour le système de sécurité sociale et pour la qualité de la santé publique. Ils apprécient le soutien financier mais le revers de cette médaille, c'est ce "dilemme de soin". Ainsi, ils s’attendent principalement à des soins à domicile, en première instance par les enfants et si ce n’est pas possible, par des services de soins à domicile. Mais souvent ces services sont encore inconnus et donc – on n’apprécie que ce qu’on connaît – moins bien acceptés. Un groupe minoritaire mais qui va sûrement accroître, commence à se rendre compte qu’en fait on surcharge les enfants avec cette attente de soins et ce groupe est de plus en plus ouvert aux possibilités de soins à domicile que nous proposons.

 

A quels problèmes sont ils confrontés lorsqu’ils font appel à nos services de soins et à nos systèmes de santé ?

- D’abord, il y a le problème de l’ignorance réciproque. Souvent, ils sont très peu au

courant des possibilités de soutien qui sont propose es dans ce pays. Une exception concerne le groupe des personnes qui ont participé à des projets tels que "Ouder worden in Vlaanderen" ou "Kofferproject". Il est clair que ces projets sont importants.

- De même, du côté des « aidants », l’ignorance peut être complète. Les formations des assistants sociaux, des infirmiers, etc. ne prêtent pas ou en tous les cas trop  peu d’attention à cette dimension culturelle.

- Ensuite, il y existe bien évidemment un tas d’aspects culturels. En première instance, ils sont comparables, comme je vous l’ai déjà mentionné, aux seuils rencontrés par les personnes défavorisées. A cela s’ajoute des facteurs tels que la langue, la religion pour certains groupes et l’a limentation.  

- Le besoin d’une approche différente de celle dont nous avons l’habitude. En médecine, le docteur est souvent un spécialiste froid et distant. C’est le genre de choses qu’ils ont du mal à accepter.

- Apparemment, ils ont du mal à traiter des problème s psychiques avec les spécialistes : ils préfèrent en parler dans leur propre cercle.

- Evidemment, il y a les aspects financiers. Souvenez-vous que les trois groups dont nous avons parlé dans la première partie appartiennent le plus souvent aux catégories de salaires les plus basses. Ils ont d’autres priorités que la santé par exemple et souvent, ils estiment que les soins sont trop chers.

- Ensuite, il y a la discrimination, qu’ils disent ressentir dans les centres de santé. Force est de constater que les gens qui ont par exemple participé aux projets  "Ouder worden in Vlaanderen" ou "Kofferproject", interprètent différemment le traitement à leur égard, par exemple dans une clinique. Donc, informer les gens peut contribuer à ce qu’ils se sentent moins rapidement traités de façon négative ou discriminés.

- Enfin, il y a évidemment le fait qu’ils se trouvent dans une société où les gens vivent très fort repliés sur eux-mêmes.

 

 

Cuyvers, G. (2006). Les rides de l’immigration: de regard du chercheur. In : Bien vieillir à Bruxelles: de rides de L’immigration. Commission communautaire commune de Bruxelles-Capital. 36-42